MAI

La Voix de la Toundra de Jean Ehret
Le 31 Mai au PIANOFABRIEK à 20h00


Vous vivez à St Petersbourg et vous avez fait vos études en Suisse, vous avez tourné votre film dans le pôle nord et vous avez choisi une maison de production à Bruxelles. Pouvez vous nous raconter ce parcours original et comment vous avez été amené à vous plonger dans la Toundra avec votre caméra ?

En fait, je suis Alsacien, et lorsque j’ai tenté le concours des écoles de cinéma en France, en Belgique et en Suisse, la HEAD de Genève m’a admis. Je vis entre Saint-Pétersbourg et Helsinki l’été, pour profiter des nuits blanches et me rapprocher de la toundra. L’hiver, je donne des cours de ski en Suisse. Et depuis l’automne dernier, j’ai fait la navette entre Genève et Bruxelles, afin de finir la post-production de mon film à l’AJC.

Pourriez-vous nous parler de votre rencontre avec Anastasia et comment vous en êtes arrivé à ce tournage ainsi que son déroulement ?

En février 2000, lors de la Berlinale, j’ai eu la chance d’assister à la première mondiale de 7 chants de la Toundra. Le film m’a ému, et j’ai ainsi fait connaissance avec Anastasia à l’issue de la projection. Ensuite, je l’ai recroisée à d’autres festivals, puis nous nous sommes écrit régulièrement, jusqu’au moment où elle m’a invité à la rejoindre dans la toundra. Après avoir parcouru des milliers de kilomètres dans les airs, sur terre et sur l’eau, j’ai été bien accueilli dans la toundra. Et j’ai rapidement intégré l’équipe en tant qu’observateur, puisque je filmais le tournage d’Anastasia. La seule condition requise était que je ne filme pas les scènes au moment où la caméra 16 mm tournait, ce qui m’a permis de filmer les répétitions, des scènes de vie quotidienne, et de prendre des interviews.

En voyant votre film, on se demande si c'est le portrait d'une cinéaste, le making off d'un film de fiction, ou un questionnement sur la pérennité de la culture nénètse ? Comment le décririez vous ?

En fait, je crois qu’il s’agit de tout cela. A travers le portrait d’une cinéaste, j’ai voulu parler de la transmission du savoir, en la filmant pendant son tournage. Il s’agissait aussi de remplir une des fonctions importante du cinéma documentaire – celle de documenter, comme son nom l’indique, en capturant dans ma caméra des images qui n’auront plus jamais lieu.

Parfois, on ne sait pas si on est dans la vraie vie ou si on est dans une mise en scène d'un film d'Anastasia ? Avez vous joué avec cette ambiguité ? Pourquoi ?

Le jeu entre les différents niveaux de réalité m’a toujours intéressé. Je pense que la notion même de réel est loin d’être évidente, surtout au troisième millénaire. Si quelqu’un pouvait m’expliquer ce que c’est, le réel, je pense que je n’éprouverais plus le besoin de faire des films.

Anastasia s’efforçait de rendre les scènes de son film crédibles, et se mettait souvent en scène pour montrer à ses acteurs comment jouer, notamment pour expliquer à celui qui incarne le chamane comment il faut taper sur le tambour. De plus, elle est actrice de son propre film, et reproduit les gestes qu’elle a appris dans la toundra pendant son enfance, alors qu’elle vit depuis quinze ans dans une capitale européenne. Ces gestes qui étaient quotidiens pour elle sont maintenant mis en scène devant la caméra. Ensuite, lorsqu’Anastasia coupe du poisson, comment savoir si c’est pour le film, ou si c’est pour nous nourrir… ou peut-être pour les deux ?

Pouvez-vous nous dépeindre vos impressions personnelles de la toundra et les conditions de vie dans ces très beaux paysages ?

La toundra de Yamal, qui veut dire « bout du monde » en nénètse, constituait un environnement totalement nouveau pour moi, mais je m’y suis habitué vite, hormis les moustiques innombrables qui ne cessaient de me piquer et de foncer sur ma caméra. Mais je pense que d’autres soucis seraient apparus par moins cinquante en hiver… Pendant l’été, j’ai vécu dans un tchoum, ressemblant au tipi amérindien, confectionné en peau de renne, et je marchais chaque jour sur le sol mou de la toundra. Chaque matin, j’accompagnais un pêcheur sur son bateau pour relever les filets, et ensuite je dégustais le poisson cru avec un plaisir rare. Je me suis tellement habitué à ces conditions de vie que le retour à la ville était étrange, surtout la première nuit, où j’ai trouvé vraiment bizarre d’avoir un plafond au-dessus de ma tête !

Pouvez-vous nous raconter le parcours de production de ce film ? Pourquoi êtes-vous venu le terminer à Bruxelles ? Votre expérience avec l'AJC s'est elle bien déroulée ?

En 2010, lorsqu’Anastasia m’a invité à la rejoindre dans la toundra, j’ai quitté la télévision pour saisir cette occasion unique. J’ai financé mes déplacements et j’ai filmé avec ma propre caméra – qu’on vient de me voler à Bruxelles, d’ailleurs ! Mon hébergement et la nourriture ont été pris en charge par le producteur finlandais d’Anastasia et les pêcheurs nénètses, puis FOCAL Lausanne m’a soutenu en m’attribuant des conseillers techniques pour la narration et le montage. Ensuite, mon collègue Robin de Paris m’a proposé de monter mon film pour une bouchée de pain, car les peuples du Nord constituent un sujet qui le passionne et il parle couramment russe, langue largement majoritaire dans mes rushes.

Puis, grâce à un copain suisse vivant à Bruxelles, Boris Kish pour ne pas le citer, j’ai appris l’existence de l’AJC, et j’ai aussitôt envoyé un dossier qui, fort heureusement, a été retenu ! Mon expérience à l’AJC s’est extrêmement bien déroulée ; je ne sais pas s’il existe un autre pays en Europe où on peut collaborer ainsi avec des professionnels qui s’investissent sérieusement dans un projet, tout en travaillant bénévolement sans compter les heures ni la fatigue… Encore maintenant, je n’en reviens pas, sans parler de l’ambiance conviviale de l’AJC et ses satellites qui ont ensoleillé mon quotidien pendant de longues semaines de brume et de grisaille, si chères au plat pays… qui (n’)est (pas encore) le mien !

Est-ce que la réalisation de ce film vous a marqué ?
Comptez-vous en réaliser d'autres ?

Evidemment, ça m’a marqué. Il m’a fallu plus de trois ans pour finir ce film, malgré tous les obstacles qui se sont mis sur mon chemin. De plus, à chaque étape du montage, j’avais l’impression de voyager en revoyant les images de la toundra et ces gens auxquels je m’étais rapidement attaché. J’ai tellement envie d’y retourner, et de voir ce que les enfants nénètses sont devenus en quelques années ! Je compte réaliser d’autres films, d’autant plus que cet accomplissement récent devrait me donner la force et la foi de continuer !

Interview: Frédéric Guillaume et Hélène Bernard AJC 2013 !

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